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Le monde arabe

Michel Rocard (PSE) - le 9 mai 2007

Monsieur le Président, je voudrais saluer le courage du ministre et celui du commissaire: je sais ce que c'est d'assister aux débats sans pouvoir quitter la salle et j'espère qu'ils ne s'ennuieront pas trop. J'aborde, avec ce débat, un sujet un peu nouveau dans nos préoccupations.


Le titre du rapport n'est pas approprié. Il s'agit moins de la relation de l'Union européenne avec les réformes dans le monde arabe que d'un processus relationnel de l'Union européenne avec le monde arabe visant à faciliter les réformes.

Pour faire très vite, je formulerai des remarques organisées en plusieurs points. Premier point, vous le savez tous: les différents États arabes ne vont pas bien. Nous recevons tous d'innombrables informations et entendons des griefs sur le non-respect des droits de l'homme, sur des gouvernements fréquemment dictatoriaux, sur des inégalités financières énormes et scandaleuses dans les différents pays, sur l'absence de décollage économique, même là où il y a du pétrole. Il y a en fait un malaise dans le monde arabe. Un écrivain arabe libanais a même parlé d'un malheur arabe. Derrière ce malaise, il y a une longue humiliation historique: le colonialisme, l'indépendance, la non-maîtrise des ressources, notamment du pétrole, l'affaissement intellectuel et, du coup, la montée corrélative d'un intégrisme religieux.

Point deux: c'est dans ce contexte que l'appartenance au monde arabe est apparue dans la plupart de ces pays comme une conscience identitaire, une recherche de renforcement collectif. Cela s'est développé dans la deuxième moitié du 20e siècle, et spécialement vers la fin. Aujourd'hui, c'est la Ligue des États arabes qui, internationalement, prend position pour le compte des différents États, en étant respectée. Ce sont les résolutions de la ligue qui ont marqué quelques avancées dans ce qu'on appelle le processus de paix au Moyen-Orient, qui n'est toujours pas un processus de paix mais dont on espère des résultats via le sommet de la Ligue arabe. Il y a aussi, grâce à des médias, comme une évidente montée d'une opinion publique arabe beaucoup plus homogène que les positions diplomatiques des différents États. C'est également au niveau panarabe que beaucoup d'intellectuels, notamment égyptiens, mais aussi libanais, voire algériens, situent leur message, plutôt que dans leur cadre national. Enfin, il faut remarquer que jamais la Ligue arabe n'a eu à traiter de problèmes religieux. Ils sont renvoyés à l'Organisation de la conférence islamique, qui est un monde différent. L'arabité est un concept séculier, ce qui peut faciliter nos relations.

Point trois: comment nous, l'Union européenne, traitons-nous cette arabité? En l'ignorant. Nous avons avec l'Irak une relation forte et dense, dont nous parlons beaucoup. Nous traitons bien entendu du conflit Israël-Palestine, en faisant très peu le lien avec le précédent. Nous parlons de l'Algérie. Nous avons avec l'Algérie, le Maroc, la Tunisie, l'Egypte aussi, des relations bilatérales fortes. Bref, nous avons avec tous ces pays des relations qui sont de type public, étatique, bilatéral, mais en négligeant le fait de leur arabité.

La question que ce rapport d'initiative pose à la Commission et au Conseil est: n'y a-t-il pas lieu de sortir de là et d'en faire un peu plus, au nom de ce constat que je faisais dans mon point 2? Il y a maintenant une vie intellectuelle, une vie politique, une vie diplomatique du monde arabe au niveau de sa communauté. L'Union européenne n'a-t-elle pas intérêt à établir aussi des relations à ce niveau? Les blocages multiples que nous trouvons dans le monde arabe, qui sont bien entendu économiques, financiers, politiques, institutionnels, religieux, sont aussi largement intellectuels et culturels.

C'est par l'intellectuel et le culturel que commenceront d'autres relations et l'objet de ce rapport est de suggérer que nous en prenions acte. D'abord en reconnaissant que l'identité arabe est compatible avec la démocratie, avec la modernité, même si les faits ne le prouvent pas. Il y a, intellectuellement et politiquement, et dans les discours de la Ligue, une vraie possibilité. C'est d'ailleurs la Ligue arabe qui, forçant un peu la main à beaucoup de ses États membres, a produit une Charte arabe des droits de l'homme. Nous savons tous qu'elle n'est pas une grande avancée, qu'elle a bien du retard sur notre Convention européenne des droits de l'homme, ou sur la Déclaration universelle des droits de l'homme. Néanmoins, c'est un fameux progrès par rapport à la situation où nous étions il y a peu. Et puis, face au grand problème contemporain de la lutte contre le terrorisme, je pense que nous avons tous en tête de rechercher une relation de complicité et d'alliance avec les peuples arabes contre les extrémistes et les tueurs, plutôt que de les condamner tous et de rendre impossible cette lutte.

C'est dans ce contexte que le rapport suggère que nous intensifiions nos relations, nous, l'Union européenne, avec tout ce qui a un caractère collectif dans cette affaire: bien sûr la Ligue des États arabes, mais aussi, pourquoi pas, le Conseil de coopération du Golfe, et même l'Union du Maghreb arabe si elle venait à être réveillée. À travers ces instances, il est possible de développer un réseau de relations culturelles et intellectuelles, d'organiser des séminaires de réflexion, qui appuieront notre soutien aux réformes.

Ce rapport, Monsieur le Président, est un peu subtil. Nous tendrons la main à des pays sur lesquels il y aurait beaucoup de critiques à faire. Notre débat d'amendements sera entre l'extrémisme des condamnations et la modération de la main tendue qui, sachant bien qu'il y a d'énormes critiques à faire, préférerait les taire le temps que cette main tendue puisse contribuer à un processus de réforme dont nous avons tous besoin.

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Michel Rocard (PSE), rapporteur. Monsieur le Président, Monsieur le représentant du Conseil des ministres, Monsieur le Commissaire, en deux minutes, je ne répondrai pas à tout le monde.

Je voudrais d'abord souligner l'importance qui a conduit quatre de nos orateurs à ne pas directement traiter du sujet mais à rappeler qu'en amont de ce sujet, le drame non résolu du conflit Israël-Palestine et la non-reconnaissance du nouveau gouvernement palestinien, les différents blocages que nous y mettons, font obstacle à de bonnes relations entre l'Europe et le monde arabe. Ils ont raison. Ce n'était pas mon sujet. Je veux soutenir ce point de vue avec une très grande force. Je l'ai soutenu souvent en d'autres occasions. J'attire votre attention sur le fait qu'il y a là une clé.

Je voudrais aussi saluer la grande compréhension pour la démarche du rapport qui a marqué aussi bien le discours de M. le ministre Gloser que celui du commissaire Verheugen et je ne crois pas que son successeur le contredira: il existe une convergence de pensées entre une démarche parlementaire, que je représente ici, et la perception du Conseil des ministres comme celle de la Commission. Pour moi, c'est tout à fait essentiel.

À nos collègues des différents bancs, je dirai simplement que l'apport de M. Busuttil, qui soutient l'idée de partenariat, me paraît important. Je dirai que Marco Cappato a raison de souligner que nous souhaitons, à travers tous ces efforts de rencontre des sociétés civiles, rencontrer finalement l'individu, bien entendu, mais on ne rencontre pas l'individu tout seul, on le fait à travers les institutions, les médias, etc., et c'est bien la démarche de ce rapport.

M. Tajani a insisté sur la réciprocité. Moi aussi, je suis soucieux de réciprocité. Je voudrais attirer l'attention sur le fait que l'intelligence de notre démarche dépendra de notre capacité à proportionner la réciprocité à l'inégalité des niveaux de développement économique et culturel. Ce dont il s'agit, c'est d'accompagner un processus qui doit rapprocher les pays arabes des valeurs de nos démocraties sans faire semblant, sans les accuser de ne pas partager ces valeurs dès le début du processus. C'est ce qui m'amènera, le collègue Cappato le sait bien, à différer certains amendements, non pas que je sois en désaccord avec certaines condamnations, mais bien parce que je suis en désaccord sur l'opportunité de les rappeler maintenant, au moment où on enclenche un processus de main tendue pour aider des gens qui sont bien en dessous de nous concernant le respect des droits de l'homme.

Un processus d'accompagnement ne suppose pas que le problème est résolu à l'avance. Nous ne multiplierons pas nos exigences. J'aurais même la tentation, dans cet esprit, de faire voter contre un amendement de mon propre groupe. Nous nous en sommes bien expliqués. Mon groupe est rigide sur un certain nombre de principes intangibles pour lesquels je me bats depuis cinquante ans. Dans cette démarche, nous devons progresser plus modérément. Je propose qu'on mette de la subtilité dans nos relations diplomatiques. La subtilité, en politique, est rare, mais je la suggère tout de même.

(Rires)


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