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Délégation Socialiste Française jeudi 07 août 2008 Délégation Socialiste Française
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Bonjour à toutes et à tous, nous avons le plaisir d'accueillir Bernard Poignant !
Bonjour !


Trin : Comment s'est déroulé le vote aujourd'hui au parlement ? Racontez !
Le vote s'est déroulé comme d'habitude à une exception près qui est intéressante: 147 députés avaient demandé que le vote soit secret, ce qui est très rare au parlement sur des textes politiques. Mais le droit s'applique, même si des protestations ont été émises. Beaucoup pensent que le vote secret ne doit porter que sur les personnes et qu'un parlementaire a le devoir de faire connaître ses votes aux citoyens. C'est donc soit un cache-misère soit une hypocrisie. Le rapport a finalement été adopté par plus de 400 voix.

Jeff : Quelle est la position des socialistes sur l'entrée de la Turquie ?
Les socialistes sont partagés sur l'aboutissement d'abord des discussions. Ils sont d'accord sur plusieurs points: d'accord pour ouvrir des négociations conformément à la promesse de 1963, ils souhaitent que ces négociations offrent deux issues, soit l'adhésion, soit le partenariat. Sans cette dernière issue, cela peut être l'échec total. Parmi les conditions posées, il y a celle qui relève du respect des droits de l'homme et du fonctionnement démocratique, comme du respect des minorités, kurdes en particulier. Il y a aussi l'obligation de reconnaître le génocide arménien comme d'évacuer la partie nord de Chypre. En même temps, ils demandent le respect d'un des critères fixés au sommet de Copenhague en 1993, la capacité de l'Union à accueillir un pays sans déstabiliser son fonctionnement et ses institutions. Voilà notre position.

Marc : Pourquoi cette vision totalement fantasmatique de la Turquie en France ?
Je pense que les Français sont à l'origine de la construction européenne. Ils voient l'Europe s'élargir de plus en plus vers l'est et un peu leur échapper et ils craignent une fuite en avant qui diluerait le projet européen auquel ils ont adhéré. On ne peut pas exclure que la population de confession musulmane en Turquie inquiète certains de nos concitoyens, même si il est plutôt sage de laisser la question religieuse de côté. En même temps, les Français savent regarder les cartes de géographie, ils voient que les frontières de l'Union européenne seraient celles de l'Irak, de la Syrie et de l'Iran, ce qui n'est pas fait pour les rassurer. Sans doute souhaitent-ils aussi un temps de pause dans l'élargissement de l'Europe. Dix nouveaux pays en 2004, Roumanie et Bulgarie en 2007, il s'applique un proverbe qu'ils connaissent bien: « Qui trop embrasse mal étreint ».

Helis : Ne trouvez-vous pas que les raisons du rejet d'une partie de l'opinion sur l'adhésion de la Turquie sont liées à des causes enfouies dans la mémoire ?
Sans doute. Toute l'histoire de l'Europe depuis 2000 ans nous amène à nous rappeler les conflits historiques contre l'Empire Mongol, contre l'Empire perse, contre l'Empire Ottoman, contre l'Empire arabe. C'est très juste de penser que c'est profondément enfoui dans les mentalités européennes.

Gael : Chirac doit faire une intervention télévisée sur ce sujet, qu'en dites-vous ? Est-ce nécessaire ?
Oui, il aurait dû le faire depuis longtemps. Il aurait dû le faire en 1999 quand le sommet des chefs d'Etat et de gouvernement auquel il participait a décidé que la Turquie serait un pays candidat à part entière. Cette décision est passée totalement inaperçue, il n'en a fait aucun commentaire ni aucune explication devant le peuple français. Cette situation montre les limites de notre fonctionnement démocratique. Tout sommet européen devrait être précédé d'un débat public au Parlement sur les orientations de la France suivi d'un autre débat sur les conclusions du sommet, ses décisions et ses compromis passés.


Sam : On n'a vraiment l'impression que les socialistes et Jacques Chirac sont rigoureusement sur la même ligne quant aux questions européennes ? Ca ne vous trouble pas ?
Non. D'abord parce que je pense que c'est plutôt Chirac qui a rejoint l'engagement européen des socialistes. En 1979, pour lui, un parti européen était un parti de l'étranger, selon son expression. En 1985, il était hostile à l'entrée de l’Espagne et du Portugal dans l'UE. En 1990, il déclarait que la monnaie unique ne verrait jamais le jour. Et en 1992, il se rangeait aux conditions du traité de Maastricht négociées par F.Mitterrand. Seuls les imbéciles ne changent pas d'avis.


Joao : Selon vous la Turquie fait-elle partie de l'Europe, géographiquement ? Historiquement ? Culturellement ? Merci de votre réponse.
Géographiquement, non. 90% de son territoire est situé en Asie dont sa capitale Ankara. Tout livre de CM1 l'indique.
Historiquement, les liens entre le monde turc et le monde européen sont des liens de domination. Les Ottomans ont colonisé et dominé une partie de l'Europe avant d'échouer devant Vienne en 1683. Puis ils ont reflué au fil des guerres surtout après la première guerre mondiale et le démantèlement de leur empire. Seule la Thrace du Nord a été conservée après leur victoire sur les Grecs en 1921 et le Traité de Lausanne de 1923. Mais les liens entre les Turcs et les Européens sont importants par le travail, l'émigration notamment. Culturellement, nous avons des points communs. La partie occidentale appartient au monde ancien de la Grèce et de Rome. Les gouvernements des années 30 d'Ataturk se sont inspirés du modèle républicain et laïc français même si le côté autoritaire, voire dictatorial, par l'armée n'est pas notre tasse de thé. Sur le plan religieux, il y a une différence importante puisque la population est essentiellement de confession musulmane, même s'il existe des minorités chrétiennes. Je n'oublie pas que les Juifs chassés d'Espagne en 1492 par les rois catholiques ont été bien accueillis en Asie Mineure.

ISA : A titre personnel, quelle est votre position sur l'entrée de la Turquie dans l'UE ?
A titre personnel, je préfère le partenariat avec elle que l'adhésion pleine et entière. Je considère qu'une union politique en construction a besoin de se fixer des limites. Mes frontières de l'UE sont les suivantes: elles s'arrêtent à la communauté des états indépendants (ex URSS), au Maghreb et au Mashrek et à l'ensemble turc. Si l'on veut garder une chance à cette union politique et à la formation d'une conscience européenne, il faut cette limite. L'Europe conçue comme une seule union commerciale peut s'élargir bien au-delà de la Turquie.

Ruud : Bonjour. Comment expliquer ce débat qui n'a cette ampleur qu'en France ?
Ce débat a cette ampleur en France parce qu'il a été lancé d'abord en France, il y a un an et demi environ. Mais il a commencé et se poursuit dans d'autres pays, en particulier en Allemagne, aussi en Espagne et il est probable que la longueur des négociations aboutira à l'extension de ce débat dans tous les pays. Il est également très présent en Autriche et en Hongrie, et même au Danemark. Et pour l'instant beaucoup moins en Grande Bretagne, en Italie et en Pologne.

Lucas66 : Quels sont selon vous les principaux problèmes que poserait l'adhésion de la Turquie à l'UE, sur le plan économique ? Politique ? Démographique ?
Sur le plan économique, l'adhésion de la Turquie c'est la confrontation aux moyens budgétaires de l'Union. Les politiques d'intervention en matière agricole, de solidarité entre les régions supposent des transferts budgétaires énormes. Si l'on veut accroître les finances pour la recherche et les grands réseaux de transports tel que souhaité,
il faudra que les grands pays contributeurs, Allemagne, France, Grande-Bretagne… mettent la main à la poche. Sinon, l'adhésion ne sera qu'une illusion. En matière politique, c'est la première fois que le 28 ou 30ème pays deviendrait le premier en taille. Et donc pèserait lourd dans les décisions, notamment au Parlement. Le projet de traité constitutionnel a arrêté un mode de vote et donc de décision entre les Etats… Est-ce qu’il y résisterait ? Sur le plan démographique, c'est un pays dynamique et cela n'a pas que des inconvénients pour l'Union européenne, continent vieillissant et à faible natalité. A condition bien sûr de lui appliquer le principe de libre circulation des travailleurs.

Xavier M. : Ne croyez-vous pas que la vraie question soit le maintien de pays dans l'UE comme la Pologne voire le Royaume-Uni, plutôt que l'adhésion de la Turquie ?
Je ne souhaite chasser personne. La Grande-Bretagne et la Pologne sont des adhérents à part entière et il n'est pas question de revenir dessus. S'ils veulent quitter l'UE, ils le pourront avec la ratification du traité constitutionnel. Personnellement, je ne souhaite pas leur départ.

Esteve : Comment réagissent les Turcs au débat français qui frise souvent l'incorrection vis-à-vis d'eux ?
Ils réagissent assez mal. Il doit y avoir des façons de parler de ce débat dans le respect du peuple turc. Certains donnent le sentiment de vouloir le rejeter. En même temps, personne ne peut interdire aux Français de donner leur avis sur cette question. A chacun de trouver les justes mots.

Bigood : La reconnaissance du génocide arménien est-elle une condition suspensive de votre point de vue ?
Pour moi, dans la perspective d'une adhésion, il est impensable que le génocide arménien ne soit pas reconnu. C'est comme si les Allemands avaient refusé de reconnaître le génocide juif de 1933 à 1945. Chacun doit faire l'examen de son histoire. Nous devons reconnaître les tortures en Algérie, les complicités françaises dans le génocide juif. Tout cela doit être reconnu.

Thomas : Dans la première partie du 20è siècle, de nombreuses minorités ont dû fuir la Turquie par la faute du gouvernement turc et de sa politique de répression. Que répondez-vous à tous les descendants de ces minorités, dont beaucoup sont en France, et qui sont outrés qu'on puisse émettre l'hypothèse qu'un pays aussi peu respectueux des valeurs républicaines, entre dans l'UE ?
Si la Turquie rentre dans l'UE, elle devra avoir totalement changée sur ces points. C'est une des exigences de l'UE. Ce sont des critères à remplir et qui relèvent des droits de l'homme et de la vie démocratique. Cela concerne les Kurdes, les Arméniens comme aussi les minorités religieuses.

David : A votre avis, l'entrée de la Turquie pourrait-elle influer de façon positive sur les évènements au Moyen-Orient ?
C'est un des paris de ceux qui défendent l'adhésion. Mais il ne faut pas oublier que les Turcs n'ont pas laissé de très bons souvenirs dans le monde arabe, qu'ils ont largement dominé. Il ne suffit pas d'être musulman pour être totalement bien accueilli par d'autres musulmans. Mais un pari est lancé de concilier l'Islam et la démocratie. Personnellement, je pense que c'est conciliable mais s'il faut à chaque fois une adhésion à l'UE, on n'a pas fini.

Elodie : Concernant la reconnaissance du génocide arménien, le Parlement européen avait adopté en 1987 un texte disant que la Turquie devrait reconnaître le génocide pour pouvoir entrer dans l'UE. Aujourd'hui il semble ne plus y avoir cette condition sine qua non. Est-ce vrai et qu'en pensez-vous ?
Le vote du Parlement aujourd'hui a confirmé cette exigence. Ce n'est pas un préalable pour négocier, ce serai une condition avant adhésion.

Elise : Quelles sont les échéances du Parlement européen sur la question désormais ?
D'abord, il faut connaître la date du début des négociations. Elle sera fixée par les chefs de gouvernement au Conseil de Bruxelles des 16 et 17 décembre. Ensuite, nous aurons des rapports annuels, sur l'état de ces négociations. Si adhésion il y a, elle n'interviendrait qu'après 2014, année proposée par la Commission. Chaque pays serait alors amené à se prononcer. La France, par référendum, puisque le président de la République a annoncé qu'il changerait la constitution pour rendre ce référendum obligatoire. Et il a la majorité parlementaire pour réaliser cette révision.

Merci Bernard Poignant, le mot de la fin ?
C'est une question avec laquelle on n'en a pas terminé. On en reparlera.

Pour voir les résultats du vote au Parlement européen sur l'ouverture des négociations à la Turquie (Rapport Eurlings),cliquez ici


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