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Il y a trois enjeux. Le principe de la libre circulation des idées, le respect de la concurrence et le refus de l'effet de monopole lié au brevet et, enfin, la protection des créateurs individuels et des petites et moyennes entreprises face à la toute puissance écrasante de quelques très grandes sociétés.
Tout le monde ici souhaite clarifier le droit et pense qu'une directive est nécessaire. Personne ici ne souhaite que tous les logiciels soient brevetables. Il ne devrait donc y avoir aucune difficulté, mais une évolution récente, qui n'a guère plus de vingt ans, a compliqué les choses.
À la naissance de l'industrie informatique et lors de la création des premiers logiciels, personne ne songeait à breveter. La Silicon Valley, Monsieur le Président, a vécu ainsi et s'est développée vingt ou trente ans sans brevet. Les logiciels étaient défendus par le droit d'auteur et ça suffisait. Puis est venue des États‑Unis, qui n'ont pas de loi sur le sujet, l'idée d'étendre la brevetabilité dans ce domaine. Au point de départ, l'immatériel n'est pas technique et tout ce qui relie au monde matériel, met en jeu de la matière ou de l'énergie ou met en jeu des outillages, est brevetable. Ce qui est brevetable doit être nouveau, inventif, capable d'application industrielle et comporter une contribution technique. Tout ce qui est capteur ou effecteur, qui amène des données à un logiciel qui fait son calcul, ou qui extrait le résultat des calculs du logiciel pour le faire passer dans la réalité à travers une pièce qui bouge ou un signal, tout cela est brevetable, le logiciel en soi n'étant, lui, pas brevetable.
Et puis, des logiciels ont été incorporés indissolublement dans une invention où capteurs, logiciels et effecteurs étaient de nouveau tous ensemble et étaient indissociables. Puis, sont apparues des inventions dans lesquelles seul le logiciel est nouveau, capteurs et effecteurs restant anciens. On a aussi assisté à la dérive de certains tribunaux, ainsi que de quelques offices nationaux de brevets et de l'Office européen des brevets qualifiant le tout de technique, avec comme résultat: 200 000 brevets de cette nature ou davantage aux États‑Unis et une trentaine de mille donnés par l'Office européen des brevets, en dépit de l'article 52, paragraphe 2, de sa Charte de base qui stipule que les logiciels ne sont pas brevetables.
Les abus, on les connaît, il faut les rappeler: ont ainsi été brevetés des méthodes pédagogiques, des méthodes commerciales, et aussi des guides chirurgicaux pour la main d'un chirurgien. Dans tous ces cas, la gratuité du logiciel aurait permis d'en faire bénéficier immédiatement toute l'Afrique, par exemple, dans l'enseignement ou la médecine. Or, ils sont brevetés aux États‑Unis, avec pour conséquence d'être très cher et, hors de portée du monde d'aujourd'hui. Nous avons tous condamné ces abus, y compris de la part de l'Office européen des brevets, mais sa dérive ne met pas de frontières claires.
Il vous est proposé, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, de revenir aux principes et au droit. Quelques fleurons de notre grande industrie ne nous ont toutefois pas compris. Ils ont peur de n'être plus protégés, ce que nous comprenons à court terme, puisque la déprotection va changer quelques équilibres. Comment font aujourd'hui les plus grandes sociétés? Elles échangent entre elles des patrimoines de brevets pour se débarrasser des inconvénients que la brevetabilité fait subir à ceux qui ne peuvent pas entrer dans ce jeu, c'est‑à‑dire, tout ce qui est plus petit. Les coûts juridiques augmentent très régulièrement dans tous les budgets de recherche et développement de ces sociétés, jusqu'à dépasser aujourd'hui un peu partout 20%. Les deux tiers des brevets à l'œuvre sur les territoires européens sont américains ou asiatiques mais pas européens. Enfin, lorsque Siemens, GEM PLUS ou Alcatel vendent des divisions de téléphones mobiles, ce sont ces divisions, brevets compris, qui s'en vont en Asie, ne laissant plus aucune chance de développement à l'Europe dans ces domaines.
Nous pensons donc, Monsieur le Président, qu'à long terme, la défense de notre industrie européenne passe mieux par la liberté, par le libre-accès que par le brevet. De plus, la Chine forme deux millions et demi d'informaticiens par an! Comment résister dans cette bataille? Mieux vaudrait la liberté. Nos grands industriels auraient dû le comprendre, au lieu de quoi ils ont cherché le ridicule, sans compter que ce débat a donné lieu à quelques insultes. C'est par exemple un "homme du Moyen-Âge" qui vous parle. Ceci montre la fragilité d'une position. Nos amis industriels devraient admettre que ce n'est pas parce qu'il y a eu une dérive qu'il faut adapter les principes et le droit à cette dérive.
Dernier problème enfin: le traité TRIPS, ADPIC en français, permet les deux. Ou bien tous les logiciels sont brevetables, auquel cas il n'y a pas de problème: ils relèvent tous du traité TRIPS (ADPIC) et des panels de l'OMC, mais ce n'est pas ce que nous voulons. Ou bien aucun logiciel n'est brevetable: ils relèvent alors des lois internationales qui régissent le copyright. Ils relèvent aussi des panels de l'OMC, mais sous d'autres règles. Dans ce deuxième cas, nous sommes aussi en règle avec le traité TRIPS, en sachant toutefois que la seule chose interdite par ce traité est la zone grise. En effet, s'il y a contestation sur les raisons pour lesquelles un logiciel particulier est brevetable, la frontière ne tient plus: le "tout brevetable" est possible ou du moins permis.
Mes chers collègues, il vous est proposé ici de réconcilier à la fois les principes, le droit, la cohérence et la clarté en demandant seulement à nos plus gros industriels un effort d'adaptation, dont tout nous laisse penser qu'il sera beaucoup moins douloureux qu'ils le croient!
(Applaudissements) |