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Développement et migration

Marie-Arlette Carlotti (PSE) - le 6 juillet 2006

Le monde compte 175 millions de migrants, soit 3% de la population mondiale. Ce chiffre a presque triplé en 40 ans !


Ce phénomène n'est pas nouveau mais il a pris une ampleur particulière dans le cadre de la mondialisation.

Si bien qu'il est impossible désormais de penser et de mettre en œuvre une politique sans en tenir compte.

Et surtout, il évoque pour nous des drames humains. Chaque jour des dizaines et des dizaines d'Africains sont poussés par la pauvreté et le désespoir sur la rive Nord de la Méditerranée ou sur les côtes canariennes.

Côté européen, une seule réponse : la multiplication des contrôles et des patrouilles poussant les candidats au départ à prendre toujours plus de risques.

Cette politique migratoire de l'Union repose sur une illusion : l'illusion que nous pourrions rendre nos frontières étanches.

L'UE et ses Etats membres ne conçoivent la question des migrations dans leurs relations avec les pays tiers que comme le prolongement de leurs propres politiques migratoires restrictives.

D'où une vision avant tout défensive et sécuritaire, qui conduit à faire peser sur les Etats du Sud toute la responsabilité, par une "externalisation" de notre politique migratoire.

Même la conférence euro-africaine de Rabat, le 10 juillet prochain, va aborder la question sous l'angle "répression / contrôle des frontières". Et nous n'entendrons toujours pas la voix de l'Afrique !

Cette vision unilatérale et égoïste apparaît clairement aujourd'hui dans les discours et les politiques "d'immigration choisie" qui font fureur dans toute l'Europe.

"Immigration choisie" pour le Nord, immigration toujours plus subie par le Sud...

Car derrière ces discours "en trompe l'œil", c'est la poursuite du "pillage des cerveaux" qui est à l'œuvre, version moderne de la traite des esclaves.

Les Africains ne s'y sont pas trompés. Pour Alpha Konaré, ces politiques conduisent à "refuser à l'Afrique le droit au développement".

C'est une autre logique que l'Europe doit faire prévaloir.

Et c'est justement l'objectif de ce rapport d'initiative que de faire le lien entre migration et développement.

Car je suis convaincue que l'Union doit faire des migrations un levier du développement.

Et je suis convaincu que c'est le moment d'agir.

Déjà, la communauté internationale s'est emparée de la question. L'ONU organise un "dialogue de haut niveau" en septembre. La Commission a publié plusieurs recommandations sur le sujet et le Conseil s'est également prononcé en décembre dernier.

Mon rapport s'inscrit dans cette dynamique, pour proposer une nouvelle approche et de nouveaux outils.

- oOo -

I) Nous devons d'abord mieux utiliser les outils qui existent.

1 - En premier lieu, tenir nos engagements quant à l'aide au développement : doubler l'aide à l'Afrique d'ici 2010, atteindre 0,7% du PNB d'ici 2015.

Le développement entraîne dans une première phase une intensification des migrations plutôt qu'un ralentissement.

L'augmentation de l'aide ne constitue donc pas à elle seule une réponse.

Elle est une condition nécessaire mais insuffisante.

2 - Ensuite, il faut réorienter le programme AENEAS vers le seul aspect développement.

On en est loin. Aujourd'hui il est surtout utilisé pour des actions de protection des frontières au Nord. En 2005, sur 39 projets financés, 7 seulement concernent les pays du Sud.

Le programme qui lui succèdera en 2007 devra être réellement mis au service d'une stratégie de développement.

3 - Et si l'on devait mettre un autre instrument financier en place, ce serait la création d'un Fonds de garantie pour assurer la pérennité des microprojets.

C'est vraiment l'instrument qui manque pour passer à la vitesse supérieure et permettre aux micro-entrepreneurs de développer des PME.

II) L'Union doit agir là où sont les migrants et sur les lieux où commencent la migration.

1 - Il est, en effet, facile de cibler les principales zones d'émigration (ce sont souvent les régions les plus pauvres) et d'y financer, avec un appui budgétaire ciblé, l'installation d'infrastructures : eau potable, électricité, routes, centre de santé, écoles... afin de retenir les populations démunies.

2 - Il est aussi facile d'identifier des "pôles migratoires". Nous les connaissons. Ce sont des états ou des grandes villes possédant des moyens de transport et de communication modernes et qui sont autant d'espaces d'accueil que de départ vers les grandes routes migratoires très actives, vers le nord du Sahel par exemple.

Ce repérage fait, on peut y développer des actions visant à soutenir les populations (en particulier les plus vulnérables que sont les femmes et les enfants), les aider à acquérir une autonomie, à se réaliser autrement que par la mobilité.

Et également mettre en place un programme d'information aux migrants.

3 - L'Europe doit aussi mise sur le potentiel que représentent les communautés de migrants dans les pays riches, au service du développement de leur pays d'origine.

C'est une piste prometteuse qui a vocation, au nom de la solidarité et de l'entraide, à transformer le migrants en acteur de développement. C'est ce que l'on appelle le codéveloppement.

Pour cela il faut favoriser les transferts de fonds vers les pays d'origine.

Ce sont des sommes considérables : près de 300 milliards € chaque année qui pèsent plus que l'aide au développement.

Ces transferts, il faut les rendre plus sûrs, plus transparents, moins coûteux et mettre à l'étude de nouveaux produits financiers à destination des diasporas, tel qu'un "Plan épargne-développement" de manière à canaliser ces fonds vers des investissements productifs (comme des microsociétés).

L'Union ou ses Etats membres doivent mettre en place des politiques innovantes, telles que la prise en charge du différentiel de salaire pour certains migrants qui souhaitent retourner dans leur pays ou des systèmes de "double chaire" pour les chercheurs ou les médecins dans le cadre de partenariats institutionnels (entre instituts de recherche hôpitaux ou universités).

Il faut encourager la migration circulaire (qui permet au migrant de faire des allers-retours) en concertation avec les pays d'origine et en généralisant le transfert des prestations sociales.

De telles mesures devraient permettre de remplacer la "fuite des cerveaux" par la "circulation des cerveaux".

Pour de nombreux pays du Sud, la migration est synonyme de départ des citoyens les mieux formés ou les plus entreprenants.

C'est un drame pour les pays pauvres !

Surtout lorsque cela touche des secteurs essentiels comme la santé ou l'éducation.

Je me réjouis que la Commission avance sur ces enjeux.

4 - Enfin un mot sur la question particulière des réfugiés et des déplacés.

Le régime actuel de protection des réfugiés ne permet pas de porter assistance aux déplacés. Ils sont pourtant 25 millions de déplacés au sein de leur propre pays, dont la moitié en Afrique, à cause des guerres, des persécutions mais aussi des catastrophes naturelles.

Et le nombre pourrait atteindre 50 millions d'ici quelques années !

Il faut prévoir pour les déplacés une protection du même ordre que celle prévue par la Convention de 1951 sur les réfugiés.

Et il faut clarifier les notions de réfugiés politiques, économiques et environnementaux, de manière à offrir à chacun une protection adaptée.

La Commission doit, avec le HCR, avec les pays ou les organisations régionales du Sud, développer des projets de rapatriement volontaire, d'accompagnement et d'aide à la réinstallation de ces populations.

- oOo -

Ce ne sont là que des pistes.

L'UE doit s'y engager sans délai pour mettre fin à des drames humains quotidiens.

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